« Voyage au bout de la nuit ».

Je n’ai jamais vraiment compris cette expression. Je pense que je n’ai plus vraiment à m’en soucier, à présent que j’ai rejoint les rangs des créatures des ténèbres, remarquez… car oui, j’ai eu le déplaisir de découvrir que les vampires existent. Et qu’ils me voulaient dans leurs rangs, pour je ne sais quel plan séculaire mis en place par l’un d’eux.

Et maintenant, je n’atteindrai jamais le bout de la nuit. Le voyage est terminé pour moi. Il n’y a plus que les ténèbres éternelles, et la Soif, cette silencieuse et perverse compagne qui hurle dans ma gorge morte. Rien ne pourra jamais l’étancher, m’a-t-on dit, si ce n’est la vie d’un de mes anciens semblables. Je me raccroche à l’idée que je ne prendrai pas cette voie, que ma volonté résistera à cet appel sanglant, mais mes illusions volent vite en éclats : du temps de mon vivant, je ne pouvais pas résister à un carré de chocolat supplémentaire, à un dernier verre pour la route, alors combien de temps avant que je cède et que mon humanité vole en éclats ?

Certains soirs, je reprends mes esprits à un carrefour bondé, en train de renifler le parfum plein de vie des passants, à ressentir les pulsations dans leur jugulaire ou dans leur artère fémorale — moi qui adorait croquer la cuisse de mon compagnon, j’imagine quel doux plaisir il doit y avoir à boire directement à cet endroit.

J’espère que je ne vous mets pas mal à l’aise avec ces confessions. Je vous avoue que je n’ai pas parlé à un vivant depuis un long moment. J’essaie de vous éviter, comme vous l’avez compris. Oh, je me balade toujours, j’y suis bien obligé pour chasser. Mais sur le chemin qui me ramène à mon refuge, quand je ne suis pas tout à fait rassasié — je ne le suis jamais, souvenez-vous — je prie pour ne pas tomber sur un fêtard titubant qui rentre seul ou sur un joggeur trop matinal, de peur de ne pas résister à cet appel pulsant…

« Voyage au bout de la nuit »… Vous savez, mon Père, vous ne devriez pas lire ce livre, l’auteur était un fieffé salaud. Ne me regardez pas ainsi ! Ces mots vous choquent plus que ce que je vous ai raconté avant ? Allons, voyons… Très bien, je ne vais pas faire traîner plus que ça. Je pensais pouvoir enfin me confier, mais je comprends votre peur. Voulez-vous que je vous laisse prier un instant ? Priez donc votre dieu que je ne change pas de destination en cours de dîner. Priez donc pour ne pas être celui qui me rassasie enfin.